Découverte de Kep ... et au-delá - hier

Publié le par Kep - Culture et Sport

Cap sur Kep

COLSON MARIE-LAUREPENICAUT NICOLE 7 MARS 2003 (Libération)
  • Saint-Tropez asiatique dans les années 60, Kep n'est plus la station balnéaire chic rêvée par le roi Sihanouk. Détruite par les Khmers rouges, la cité conserve son petit air de paradis, entre villas en ruine et chapelet d'îles.
  • Kep (Cambodge) envoyées spéciales
  • Sa Majesté n'est pas venue à Kep depuis un bon moment et les larges baies vitrées qui donnent sur le golfe de Thaïlande, anciennement golfe de Siam, sont poussiéreuses. Mais au moins, contrairement aux autres villas de la «Riviera» cambodgienne, la résidence du roi Norodom Sihanouk est- elle toujours debout. Gardée par un chien hargneux et une famille cambodgienne impavide, elle domine la jungle qui recouvre les ruines de Kep-sur-mer. La tribu de babouins, qui parfois traverse la route, et le pépiement des poussins des gardiens, teints en rose à la mode asiatique, égaient l'endroit, sinon plutôt fantomatique. Le décor serait parfait pour un film sur la fin d'une civilisation, version moderne et sudiste d'Ombre sur Angkor, l'un des films du prolixe roi Sihanouk, cinéaste et joueur de clarinette à ses heures.
  • Les temples d'Angkor sont vieux de huit siècles. Kep n'a été fondée qu'en 1908, dans un Cambodge sous protectorat français, et n'a véritablement pris son essor que dans les années 60 pour devenir la station balnéaire des familles privilégiées, à quelque 170 kilomètres au sud de Phnom Penh, la capitale. Sa destruction par les Khmers rouges, au milieu des années 70, a mis un terme au rêve de Sihanouk d'en faire le Saint-Tropez de l'Asie du Sud-Est. Le projet, de toute façon, appartenait déjà à une époque révolue dans cette région toute proche du Vietnam. Mais la poignée de guest houses de Kep s'est remise à espérer à l'annonce de l'ouverture prochaine du poste frontière entre les deux pays. De la région du delta du Mékong à ce paradis cambodgien, il n'y a qu'une petite trentaine de kilomètres.
  • Route de corniche. C'est un site du bout du monde. Une presqu'île montagneuse que l'on atteint après avoir traversé une douce campagne de rizières et de maisons sur pilotis. Une plage de sable face à un chapelet d'îles. Une route de corniche bordée de magnolias et de frangipaniers enguirlandés de lianes. Après la magnificence d'Angkor et la sympathique agitation de Phnom Penh, une étape cambodgienne loin des flots touristiques. Mieux vaut tout de même éviter l'arrivée à Kep de nuit et sous la pluie. Les Khmers rouges, qui subsistaient par petites bandes dans la région jusqu'en 1997, limitant les promenades et notamment l'accès à Bokor, l'autre curiosité de la région, ont certes disparu. Mais débarquer à Kep dans de mauvaises conditions a de quoi donner le bourdon. Les carcasses calcinées des villas sont éclairées la nuit par les bougies des familles qui les squattent, rappel de la violence d'un régime et de la misère qui fit disparaître jusqu'aux châssis des fenêtres, ne laissant que les murs pour arrêter le vent et la pluie.
  • A l'aube, la douceur cambodgienne reprend le dessus. Les moteurs des barques des pêcheurs annoncent le départ pour la pêche au crabe, la spécialité de Kep, dont le marché attire le week-end pour des festins de crustacés grillés, les familles de Kampot, vieille ville coloniale et capitale du poivre, ou de Phnom Penh. Une petite fille tire une vache en laisse pour l'amener brouter à l'ombre d'un palmier. Un chien amical vous guide le long de routes bordées de grilles ouvragées qui ne défendent plus qu'une jungle parfumée. Ceux qui se sont approprié les terrains et les ruines, après la disparition tragique de leurs propriétaires, les proposent à des sommes que ne peuvent débourser que des riches investisseurs d'Asie du Sud-Est ou des Occidentaux amoureux de ce coin du Cambodge. Quelques villas, très années 50, ont été restaurées, et les habitants de Kep voient revenir avec soulagement un semblant d'animation, promesse d'autres revenus que ceux de la pêche.
  • Jungle épaisse. Il est assez facile de trouver une barque pour partir en excursion vers les îles du golfe du Siam. «L'île aux lapins», la plus proche ­ à environ une heure de bateau -, est un petit paradis d'une tranquillité absolue. On y passe la journée à la plage, à barboter dans l'eau chaude et poissonneuse, à grignoter les escargots de mer ou boire les noix de coco que vendent les quelques pêcheurs installés là. Il est, en revanche, interdit d'y passer la nuit. Il n'y a, pour le moment, aucune structure d'accueil. D'autres balades en barque sont possibles dans les mangroves, à l'embouchure du fleuve Prek Thom, près du port de pêche de Kampot, désormais envasé. Pour s'y rendre, ne pas hésiter à affréter une carriole tirée par un cyclomoteur : la vision d'étrangers secoués par les cahots et agrippés à leur krama ­ le foulard antipoussière des Cambodgiens ­ provoque immanquablement l'hilarité.
  • Mais, pour grimper à l'assaut du Bokor (1 000 mètres d'altitude), mieux vaut un 4 X 4 ou une moto tout-terrain. Même avec un chauffeur expérimenté, il faut trois heures pour parcourir les quarante kilomètres de route ravinée par les pluies tropicales qui mènent au sommet de «la bosse du zébu». La traversée dans la jungle épaisse et silencieuse, à l'ombre de palmes, de fougères et d'arbres géants, distrait des cahots de la route. Et, à l'arrivée, le spectacle fait digérer les insectes que l'imprudent touriste, bouche bée, a engloutis. C'est un plateau désolé, d'un beau vert tendre, parsemé de ruines recouvertes d'un lichen orangé. Ici aussi, le roi avait une résidence. Eclatée en petites villas enfouies sous les herbes hautes. Mais le plus étrange est, quelques kilomètres plus loin, cet hôtel abandonné à l'extrémité d'une vaste étendue. Sa masse imposante est à la mesure du défi que s'étaient lancé les Français, en 1917, persuadés de tenir avec le Bokor, un lieu de villégiature et de plaisir en altitude où afflueraient, de toute l'Indochine, les fonctionnaires en mal d'air pur. Jusqu'à la guerre, ça a marché. Puis, en 1975, les Khmers rouges ont occupé les lieux. Et ce n'est que très récemment ­ en 1997 ­ qu'ils ont rendu au Bokor sa liberté. A contre-jour, le Bokor Palace est comme un mirage flottant en suspension au bord de la falaise. Fenêtres, portes, décors et mobiliers ont disparu. Mais sa carcasse sombre est presque intacte. Et la vanité de «la société des grands hôtels indochinois» partout omniprésente : dans la salle de bal dont le sol mouillé par les pluies offre un miroir à l'architecture imposante ; dans les étages, les couloirs, et sur les multiples terrasses d'où la vue se devait d'être à jamais imprenable. Avec, d'un côté, la plaine et au loin le golfe de Siam, et, de l'autre, de vastes étendues d'herbes d'où émergent quelques incongruités de l'histoire. Comme cette église catholique, elle aussi abandonnée, juchée sur un monticule, ou ce bâtiment horticole censé fournir autrefois aux coloniaux les fruits et légumes nécessaires à leur séjour.
  • Parc national. Il y avait aussi des lions, des panthères, des tigres et des éléphants pour procurer ce soupçon de frisson aux familles bringuebalantes dans leur De Dion-Bouton. Aujourd'hui, le Bokor, transformé en parc national, n'a plus guère que des photos de bêtes sauvages à proposer et quelques estimations ­ «trois ou quatre lions peut-être», selon le garde ­ à fournir aux visiteurs. On peut toujours tenter de vérifier par soi-même en restant dormir au sommet. Une guest house posée au creux d'un large dénivelé est là pour ça. On dit qu'il y avait une pinède à proximité. Mais le regard ne croise que les ruines d'un ancien bassin et, peut-être là-bas, celles d'un centre commercial pilonné au lance-roquettes. Ceux qui ont peur des fantômes se presseront de redescendre dans la plaine avant la nuit. Heureux de se retrouver à Kampot, dans l'atmosphère normale d'une petite ville. Pour boire une Angkor Beer sous les colonnes d'une maison le long du fleuve. Et constater, à la fraîcheur de la peinture des façades, que ce Sud-là a commencé à tourner la page de la guerre.
Les ruines de KepLes ruines de Kep
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